AccueilDroit et Chiffre« Les animaux sont toute ma vie et je porte ma robe comme une mission »

Entretien avec Me Isabelle Gharbi-Terrin « Les animaux sont toute ma vie et je porte ma robe comme une mission »

Elle se présente à la barre en tant qu'avocate de Chevelu, Poupette, Iboo, Rosa ou Icko. Depuis 2015, Me Isabelle Gharbi-Terrin, avocate pénaliste au barreau de Marseille, se consacre quasi exclusivement à la défense de la cause animale. Elle nous parle de sa passion pour les animaux, de la « chance » qu'elle a de pouvoir « faire avancer la cause animale », de son métier, son autre passion, qu'elle met au service de ces « victimes innocentes ».
« Les animaux sont toute ma vie et je porte ma robe comme une mission »
A. Zilbermann - Me Isabelle Gharbi-Terrin, avocate pénaliste au barreau de Marseille

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Les Nouvelles Publications : Pourquoi avoir choisi de faire du droit pénal ?
Me Isabelle Gharbi-Terrin :
C'était mon rêve ! Les assises, l'éloquence... je ne me suis pas posé la question du choix de mon orientation. Par contre, j'ai eu une vie avant le barreau de Marseille.
Pendant une dizaine d'années, j'ai tenu une pépinière. J'ai passé un Deug d'anglais puis fait un an de droit. Je me suis mariée, j'ai eu des enfants, créé ma société et un jour, j'ai eu envie de reprendre mes études. Passer mon Deug de droit était logique et je me suis prise au jeu du droit pénal, en quelque sorte.

Vous avez été très médiatisée avec l'affaire du chat Chevelu, martyrisé à Draguignan en 2017. Comment en êtes-vous arrivée à défendre les animaux ?
Tout a commencé en 2012 avec ma première affaire, pour laquelle je défendais la chienne Poupette. Il s'agissait d'une séparation et le couple revendiquait chacun le droit de la récupérer. Je défendais Monsieur, à qui la chienne avait été offerte par Madame. C'est vraiment à ce moment-là que je me suis rendue compte du vide juridique relatif au droit des animaux car en la matière, il fallait utiliser les textes concernant le mobilier : « En fait de meubles, possession vaut titre ». J'ai donc dû démontrer, à grands renforts de factures de vétérinaire et de croquettes, que mon client était bien le « propriétaire » de la chienne, même si l'immatriculation de Poupette était au nom de Madame. Et j'ai gagné ! Puis, il y a eu Icko…

Qui est Icko ?
C'est mon chien. Je l'ai adopté en 2015. Il a subi de terribles sévices et en gardera des séquelles à vie. A l'époque, j'ai demandé son dossier mais après un an d'instruction, il a été classé sans suite. Cela a été mon deuxième électrochoc ! J'ai d'ailleurs décidé récemment de citer son tortionnaire en justice. Je viens justement de recevoir la date de l'audience, fixée au 8 juillet à Marseille.

Qu'attendez-vous de ce procès ?
Une vraie condamnation car la vie d'Icko est hypothéquée, à cause des horribles sévices qu'il a subis. Il en conserve de lourds problèmes de santé mais aussi comportementaux. Mon article de référence est le 521-1 du code pénal qui condamne toute maltraitance animale à deux ans de prison et 30 000 € d'amende.
Il faut savoir que, dans les cas de maltraitance animale, une plainte sur trois n'est pas acceptée. Lorsqu'elles sont enregistrées, une sur deux se perd et quand elles sont traitées, beaucoup trop sont classées sans suite.

N'est-ce pas un reproche plus global que l'on peut faire à la justice, sa lenteur et ses méandres…
Bien sûr, mais c'est tout aussi insupportable pour les humains que pour les animaux. Seulement, les animaux ont peu de voix qui portent la leur. Les animaux c'est toute ma vie et ce sont de vrais innocents.

En quoi votre approche pénale est inédite ?
Je parle d'homicide, de préjudice, c'est ça qui est inédit ! Quand on plaide aux assises, on met en scène la victime. On la valorise, on raconte son histoire. Les parties civiles sont sur les bancs. Il y a de l'émotion, des pleurs. J'utilise mes réflexes de droit pénal pour défendre ces animaux, comme s'il s'agissait de personnes. Je parle donc d'un chien ou d'un chat comme d'une victime.

Combien d'avocats en France défendent les animaux en tant que victime et non via des associations ?
Je n'en connais pas. En revanche, je forme la relève. Quatre avocates, peut-être six avec deux consoeurs marseillaises qui devraient me rejoindre, m'aident sur des dossiers. J'ai également deux élèves-avocates. Je prépare la suite et suis d'ailleurs en train de créer mon association.

Comment va-t-elle s'appeler ? Quel sera son objet ?
Je l'ai baptisée « Défense & dignité animale ». Je souhaite réunir des fonds pour rémunérer les avocats qui vont défendre les animaux en tant que clients. C'est ça qui change tout devant un tribunal. Je ne représente pas une association, son oeuvre et son objet social, mais un client. L'association, par laquelle je suis toujours obligée de passer, me sert de lien juridique pour demander un procès. Bien sûr, parfois je sens les sarcasmes et les sourires avec cette approche inédite en droit pénal. Mais les mentalités sont en train de changer.

Etes-vous confiante pour une meilleure prise en considération de la cause animale et de ses souffrances ?
Oui ! Aujourd'hui, 80 % des gens, même ceux qui disent ne pas aimer les animaux, ne supportent plus ces faits divers horribles. Il existe un vrai mouvement mondial et la France n'est pas forcément bon élève, avec la chasse à courre ou la corrida, pour ne citer que ces barbaries-là. Saviez-vous qu'en Inde il est interdit d'avoir des oiseaux en cage ? Je compte beaucoup sur les citoyens et les médias pour qu'une vraie prise de conscience soit faite et que le droit suive. La politique a aussi un rôle à jouer, je suis d'ailleurs membre du Parti animaliste.

Même si c'est votre passion qui vous anime, comment arrivez-vous à tenir face aux abominations sur lesquelles vous travaillez tous les jours ?
Je reste professionnelle. Comme tout avocat pénaliste, nos dossiers sont lourds. Je me suis forgée au fil des années, avec trente ans de barreau, une solide carapace. Ce qui me fait tenir c'est que suis l'avocate des « sans voix et sans défense ». Je porte ma robe comme une mission. Mettre mon diplôme à leur service, c'est ça qui donne du sens à ma vie. Je réunis enfin mes deux passions, le droit et les animaux.

J'imagine que vous n'envisagez pas un jour ranger votre robe d'avocate…
Forcément, même si comme je vous l'ai dit, je prépare la suite. Il faut bien. Il y a trop de dossiers que je refuse, par manque de temps ! Nous devons être plus nombreux à nous engager pour défendre l'animal en tant que victime. Vous me parliez de Chevelu et bien, je viens d'assigner son ancien maître, condamné en 2017 à six mois de prison ferme et interdiction à vie de détenir un animal, car on m'a appris qu'il avait repris un autre chat. La date est fixée en mai, mais cet homme m'a déjà fait savoir qu'il avait « rendu » son chat.
J'ai aussi un autre combat qui me tient à cœur et qui concerne mon ordre. J'ai pris conscience que nous, avocats, portions un animal mort sur le dos. Je vais donc écrire à mon ordre pour demander à ce que la fourrure de nos robes soit à l'avenir réalisée avec du synthétique. Car même si ce n'est plus de l'hermine, c'est quand même du lapin et surtout, on peut faire autrement… Je ferai toujours ce qui est en mon pouvoir pour faire avancer la cause animale et défendre les intérêts de ce peuple des « sans voix ».

Adhésion à l'association « Défense & dignité animale », 20 €. Contact avocatanimal@orange.fr

Légère avancée juridique

Depuis 2015, l'animal est reconnu comme un « être vivant doué de sensibilité » dans le Code civil (nouvel article 515-14), mais reste toutefois considéré comme un bien meuble (article 528). Le nouvel article mentionne : « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens. » Cette définition reste hybride, puisque l'animal n'est ni un meuble, ni une personne.

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