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A la Maison de l'avocat de Marseille, la résistance se raconte au féminin

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A la Maison de l'avocat de Marseille, la résistance se raconte au féminin
D.R. - Le Barreau de Marseille a placé la Journée internationale des droits des femmes sous le signe de la résistance.

La Maison de l'avocat n'était pas assez grande pour contenir le public, venu en nombre assister à cette après-midi militante, imaginée par le bâtonnier Geneviève Maillet. Retour sur une édition qui fera date, sans aucun doute…

Après sa première édition 2016 dédiée aux femmes de l’art, le bâtonnier Geneviève Maillet a réuni cette année un plateau de femmes d’exception autour du thème de la résistance. Résistance sous la dictature du général Pinochet, avec le film « Rue Santa », de la Chilienne Carmen Castillo, résistance sous l’occupation nazi, avec la lecture des lettres de Germaine Tillion par la lumineuse Marie-Christine Barrault, résistance des avocats, avec Maître Camille Giudicelli, ce plateau fort en caractère a procuré à l’assistance bien des émotions, fortes ou légères…

Préambule

Maître Geneviève Maillet a ouvert les débats en rappelant que le « 8 mars n’est pas la journée de la femme, mais bien la journée des droits de la femme. Nous ne parlons pas ici de la journée des voisins, mais bien d’une journée essentielle pour notre condition. D’ailleurs, peut-être un jour organiserons-nous ici une journée des droits de l’homme. Je suis ravie en tous cas d’en voir pas mal aujourd’hui, venus assister à cette après-midi de résistance, car que reste-t-il quand tout est perdu si ce n’est l’obligation de résister ? » Les témoignages qui ont suivi nous ont rappelé à tous combien agir et combattre les inégalités, résister à l’ignominie reste à la portée de chacun, pour autant qu’il existe une prise de conscience et un peu d’espoir en des lendemains meilleurs. 

« Une force de lumière »

C’est ainsi que Maître Camille Giudicelli a qualifié « Rue Santa Fé », le film de la réalisatrice et écrivaine chilienne, Carmen Castillo. Nous sommes le 11 septembre 1973. Le général Pinochet renverse le pouvoir du président Salvador Allende légitimement élu. Commence alors pour le Chili des années noires d’arrestations arbitraires, de tortures et de disparitions de simples opposants, ou présumés comme tels. Carmen Castillo sera de ceux-là. Elle voit mourir sous ses yeux son compagnon, Miguel Enriquez, un leader charismatique du mouvement de la gauche révolutionnaire chilienne. Blessée elle aussi, elle perdra leur enfant, puis sera bannie de son pays jusqu’à la fin de la dictature, en 1990. Son film, sélectionné au Festival de Cannes, Un Certain regard, en 2007, est un documentaire sur l’engagement politique, sur le sens du sacrifice, vu par le filtre d’une femme qui a perdu beaucoup dans la lutte et se demande encore aujourd’hui si cette dernière en valait la peine. Mais elle rappelle aussi qu’« une dictature ne résiste pas à la force des anonymes ». Quand elle parle de la mort de son compagnon, elle soupire en voix off « je n’ai pas pu mourir avec lui et je ne suis pas morte de son absence ».

La vie continuera. Carmen aura d’autres enfants, d’autres amours, mais en filigrane, son combat transpire à chaque instant. Son documentaire alterne images d’archives et d’aujourd’hui, quand elle retourne pour la première fois rue Santa Fé, là où beaucoup de choses ont commencé, mais surtout là où une page s’est tournée. L’émotion ne sombre jamais dans le pathos. Les silences sont toujours éloquents. Emotion quand elle interviewe cette journaliste chilienne qui a fait le choix de rester sous la dictature et donc, d’entrer en résistance et en clandestinité. Elle a cette phrase : « le problème, c’est d’être encore là quand ils ne sont plus là ». Entre 1973 et 1977, Carmen Castillo nous rappelle que 800 personnes ont disparu au Chili. Certaines phrases sont très dures. Un militant se souvient de « l’odeur du parc où se mélangeaient l’odeur des roses et celle des chairs brûlées ». En trame de fond, se pose la question de l’engagement et de ses limites. « Jusqu’où peut-on s’accrocher à la vie ? Est-ce que tout cela valait la peine ? Est-ce qu’on s’est trompé ? » Si ce film est une catharsis pour l’auteur, elle nous dit aussi qu’« il faut rester mobilisé contre la machine à oubli ».

Divine Marie-Christine

Quand Germaine Tillion part pour le camp de Ravensbrück en Allemagne, elle est encore une toute jeune femme. En octobre 1944, elle écrit sur un cahier secret des textes décrivant les conditions de sa détention. Elle écrira aussi là-bas une opérette… La dessinatrice et peintre Ariane Laroux l’a rencontrée quelques années avant sa disparition en 2008 et a recueilli ses souvenirs de déportée et de femme engagée. Ensemble, elles évoquent dans le livre « Déjeuners chez Germaine Tillion » son réseau de résistance au Musée de l’homme, sa déportation bien sûr, mais aussi sa libération, sa lutte contre la torture, notamment durant la guerre d’Algérie. Depuis trois ans, Marie-Christine Barrault porte sa voix au travers de lectures de ces textes. Avec elle, l’espace d’une heure, Germaine Tillion était là, à la Maison de l’avocat de Marseille, à nous émouvoir, mais aussi à nous faire rire ! Quel humour avait cette femme, surtout quand elle décrit l’horreur. Elle raconte qu’au camp de Ravensbrück un déporté demande à un autre : « Quel jour sommes-nous ? Parce que si on est samedi, je ne mange pas tout mon pain. Tu sais bien que seul le samedi il n’y a pas d’exécution, alors si je dois être exécuté, autant que je mange tout mon pain le matin. Si je dois mourir, autant que je mange tout ! » La salle frémit, partagé entre horreur et sourire, face au côté pragmatique de la situation. Il y a aussi ce nazi qui donne une pomme à un enfant hospitalisé, désormais rétabli, et qui, une fois le fruit donné, a cette phrase : « c’est bon, maintenant il peut être déporté ». Elle se rappelle aussi de ses moments d’enfermement à la prison de Fresnes, « les meilleurs moments de sa vie, pour la solidarité qu’elle y a connue ». Nous aurions bien aimé que la lecture se poursuive, tant la comédienne sert à merveille le destin hors du commun de cette femme, à la force de conviction et à la capacité à s’insurger exemplaire. « J’ai été éblouie par cette lecture, nous confie Carmen Castillo. Je suis tellement admirative de son travail de comédienne. » Et de demander à Marie-Christine Barrault « d’où lui vient sa si belle énergie »… Germaine Tillion est la deuxième femme à être devenue grand-croix de la Légion d’honneur, avec Geneviève de Gaulle, aux côtés de qui elle entrera au Panthéon le 27 mai 2015.

Epilogue

Après cette heure de lecture, les invitées ont échangé entre elles, beaucoup, avec le public, pas assez, faute de temps. Maître Camille Giudicelli, ancienne résistante, a également apporté son brillant regard de philosophe sur ces différents échanges et a eu le privilège de conclure cette journée de sa plume inspirée. Désormais, la barre est bien haute pour la prochaine édition de la Journée internationale des droits de la femme du barreau de Marseille…

Le dossier complet consacré à la Journée internationale des droits des femmes est à lire dans le n°9939 (parution le 17/03/2017). 




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